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    Communiquer sur le commerce: Le point de vue du Kenya

     

     
     
    © Centre du commerce international, Forum du commerce international - No. 4/2006

    © Rights Features John Kamau, à son bureau de Nairobi; il estime qu'il n'est pas facile de se procurer des histoires sur le commerce dans de nombreux pays en développement.

    Les médias ont le devoir d'informer le public sur les questions commerciales qui affectent leur vie. Mais la pénurie de ressources et le manque d'interaction avec les instances commerciales rendent la tâche difficile aux journalistes du Sud.

    Couvrir les sujets commerciaux dans le Sud est un véritable tour de force tant la partie et la prise de décisions se jouent loin et que les organes gouvernementaux font de la rétention d'information.

    Les journalistes sont pourtant supposés être à l'affût des informations concernant des millions de personnes ignorantes de ce qui se prépare. C'est notre rôle de mettre à leur portée le jargon, de les immerger dans les débats et de leur expliquer l'impact des accords commerciaux sur leur vie.

    En tant que journalistes spécialisés, il est de notre devoir d'éduquer le public, de le sensibiliser aux décisions que les fonctionnaires s'apprêtent à prendre et d'expliquer l'impact de ces décisions sur la vie des gens ordinaires.

    Le Nord suppose que les médias du Sud ont bien assimilé les rouages du système commercial multilatéral. Mais la compréhension reste fragmentaire et médiocre.

    Les journalistes régionaux, baignant dans la culture locale, ont souvent des difficultés à comprendre les mesures prises sur la scène internationale - sur le marché mondial du café par exemple - et de ce fait, ils peuvent ne pas rendre compte de l'impact des prix mondiaux. Organisations de promotion du commerce et journalistes doivent collaborer pour faire passer la bonne information aux agriculteurs.

    Démystifier le commerce

    Si j'œuvrais au sein du Ministère du commerce, je chercherais des moyens d'inciter les journalistes à approfondir les sujets - par exemple par un brassage d'idées sur la façon de couvrir des événements tels que les négociations sur les accords de partenariat économique. (Ces négociations régionales entre l'Europe et des pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique sont censées remplacer les Conventions de Lomé courant 2007.)

    Ce débat de politique commerciale est souvent laissé de côté par les grands médias et les revues théoriques spécialisées ne font rien pour informer le grand public. Peu d'efforts sont faits pour l'intéresser et peu de débats ont lieu hormis au sein du conseil gouvernemental et d'ONG. Les rédacteurs locaux doivent désormais mieux en cerner l'impact.

    Les journalistes ont tout autant de mal à suivre le mouvement lorsqu'il s'agit de débats internationaux impliquant l'Afrique - notamment s'ils ne sont pas des spécialistes du sujet.

    Les maisons de la presse africaines n'ont pas la capacité d'envoyer des journalistes pour couvrir toutes les réunions. Lors des négociations commerciales, il m'est souvent arrivé d'être le seul journaliste du Sud parmi d'innombrables confrères travaillant pour les grands médias.

    J'étais notamment le seul journaliste kényen à la réunion ministérielle de Hong Kong en 2005. La radiotélédiffusion nationale et l'agence publique de presse du Kenya étaient absentes.

    Du Sud, il est difficile de savoir qui fait pression sur quels tarifs et pourquoi. Le point de vue du Sud n'est pas souvent abordé dans les comptes rendus, les principales agences de presse occidentales - Reuters, Associated Press, Agence France-Presse (AFP), etc. - axant leurs reportages sur les différends entre les principaux acteurs.

    La lecture, la recherche et les entretiens avec les sources peuvent combler ce déficit d'informations, encore faut-il faire le pas. La navigation sur internet ou la recherche sur «Google» peut apporter une réponse mais les informations actualisées ne s'y trouvent pas forcément. Sans compter que dans le Sud, les journalistes ont peu accès à internet et s'ils l'ont, le débit est très lent.

    L'autre problème vient de ce que le matériel de nombreuses ONG et des laboratoires d'idées (think tanks) peut être confus. Déterminer si un think tank est plutôt libéral ou conservateur relève du cauchemar. Souvent basés dans le Nord, ils tentent tous d'imposer leur vision - qu'ils estiment être la bonne. Comment opérer un tri?

    Notre travail nous oblige à ne négliger aucun groupe susceptible d'avoir un intérêt. Mais rencontrer chacun d'entre eux - fonctionnaires, politiciens, représentants des entreprises, avocats d'affaires, associations commerciales et ONG - pour décrocher un commentaire est une tâche herculéenne.

    Renforcer les relations

    Ainsi, le manque d'échanges d'informations et de synergie entre les organismes publics et privés de promotion du commerce et les médias a conduit à une piètre couverture des questions liées au commerce et aux politiques commerciales. La pénurie d'informations actualisées sur les importations et les exportations ou sur les tendances du commerce est un réel handicap. Les journalistes peuvent pourtant aider les entreprises à se hisser sur de nouveaux marchés; nous sommes insuffisamment consultés et la couverture est fragmentaire, anarchique et parfois caduque.

    En outre, les gouvernements ne souhaitent pas toujours communiquer sur leurs positions de négociation, qu'ils jugent confidentielles.

    J'ai dû moi-même relever un défi important en gagnant la confiance des fonctionnaires kényens non pas dans mon pays mais lors des réunions internationales. Sans cette réunion et cette rencontre autour d'un verre, ils ne se seraient jamais laissés aller à la confidence à Nairobi.

    Que faire? Il faut absolument former une équipe de journalistes africains chargés de suivre exclusivement et en toute connaissance de cause les événements liés à la mondialisation. Actuellement, nous avons des praticiens jetés dans la fosse aux lions, chacun tentant au mieux de se sortir du mauvais pas.

    La formation doit également bénéficier aux bureaux des régions rurales, qui fournissent la majorité des récits et concentrent près de 70% de la population africaine.

    Comment changer la donne? Nous devons nous mettre en quête d'histoires et leur donner un visage humain. Mais rien n'est possible sans une amélioration de la capacité des salles de rédaction, déjà soumises à rude épreuve.

    Enfin, devons-nous revendiquer notre statut de journalistes du Sud ou nous contenter de faire rapport?

    Généralement, les journalistes ne sont pas supposés prendre parti… s'ils ne veulent pas être taxés de copinage avec les ONG ou accusés de rouler pour elles. Mais passer outre ces débats essentiels est encore plus préjudiciable. Mieux vaut prendre parti et amorcer un débat plutôt que de ménager la chèvre et le chou et être insipide.

    Pour nous, citoyens du Sud, la pauvreté est une réalité. Les négociations commerciales ne sont pas que des statistiques. Elles concernent des gens bien vivants, qui avancent en tentant de survivre. C'est d'eux dont nous devons parler et c'est à eux que nous devons rendre compte de l'évolution du monde. C'est notre rôle en tant que média du Sud. 

    John Kamau (jkamau@nation.co.ke) est rédacteur associé de Nation Media Group, basé à Nairobi au Kenya.

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